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Interview de Louis Beyssac et Carole Lemarié : « Arriver avec humilité, ne pas débarquer en terrain conquis »  

Louis Beyssac est médecin urgentiste et chef de service des urgences à Rochefort (Charente-Maritime). Carole Lemarié est infirmière libérale depuis 15 ans, co-gérante de SOS Infirmiers à Nantes.

Tous deux ont participé à des missions exploratoires de Santé Sud en Guinée, dans les hôpitaux de Boké et de Nzérékoré, puis à des actions de formation auprès des équipes du service d’urgence de Boké. Ces missions s’inscrivent dans le cadre d’une assistance technique d’amélioration de la prise en charge des urgences vitales, réalisée auprès d’Expertise France.

Dans cette interview, iels reviennent sur ce qui les a amené·es à s’engager, sur ce qu’iels ont découvert sur le terrain, et sur ce que cette expérience leur a apporté. 

Pouvez-vous vous présenter ? 

Carole : Je suis infirmière depuis 15 ans — et si j’ai choisi ce métier, c’est précisément pour faire de l’humanitaire. Mon parcours m’a menée à Mayotte, puis en Haïti avec MSF dans un service de grands brûlés, puis dans un dispensaire en Nouvelle-Calédonie où j’exerçais en pratiques avancées, en quasi-autonomie, avec un lien fort aux communautés. De retour en hexagone, j’ai rejoint SOS Infirmiers à Nantes, une structure de soins non programmés à domicile. C’est Clémence, ancienne salariée de Santé Sud, qui m’a contactée pour cette mission — au bon moment. 

Louis : Je suis médecin urgentiste depuis près de 15 ans et chef de service des urgences à Rochefort. J’ai fait mon internat en Guadeloupe et y ai exercé pendant presque 10 ans — un contexte qui forge : isolement, ouragans Irma et Maria, etc. De retour en métropole, j’ai pu prendre des responsabilités, mais l’envie de m’engager dans l’humanitaire était toujours là, sans forcément rencontre d’opportunités adaptées à mon emploi du temps bien chargé. J’avais déjà un lien avec Santé Sud à travers ma participation à la rédaction du guide de médecine d’urgence, avec Étienne Kras. C’est encore lui qui m’a proposé de participer à cette mission en Guinée, qui était une première pour moi sur le terrain. 

 

Qu’est-ce qui vous a décidé à vous engager avec Santé Sud ? 

Louis : L’envie était là depuis longtemps, mais la vie professionnelle et les responsabilités prenaient beaucoup de place. Cette mission a représenté une fenêtre concrète, bien organisée, réaliste à intégrer dans mon agenda. Et le fait d’avoir déjà un lien avec Santé Sud m’a donné confiance dans l’approche. 

Carole : Pour moi, le projet collait parfaitement avec ma disponibilité du moment — je voulais repartir sur le terrain sans lâcher mes responsabilités familiales et professionnelles. 

  

Comment s’est déroulée la préparation de la mission ?

Louis : Nous disposions d’un rapport d’expertise France très précis qui nous permettait de savoir dans quoi on mettait les pieds : absence d’électricité régulière, eau courante aléatoire, manques matériels importants. Ça aide à calibrer ses attentes et à réfléchir à ce qu’on peut apporter concrètement. Nous avons ainsi décidé d’intégrer l’outil d’échographie dans notre approche — peu coûteux, facile à prendre en main, et permettant d’aller beaucoup plus loin dans les diagnostics dans un contexte d’isolement.

Carole : J’ai préparé les modules de formation avec Louis — c’était déjà très riche en soi. On a pris du recul sur nos propres pratiques, réfléchi à comment les transmettre, comment les adapter. Et j’avais conscience que certains sujets pourraient être délicats au regard de la culture locale. Il fallait arriver avec humilité, respecter les protocoles de présentation aux responsables, ne pas débarquer en terrain conquis. 

  

Qu’avez-vous trouvé sur place ? 

Louis : Un accueil extraordinaire. La Guinée m’était totalement inconnue — j’y suis arrivé sans a priori, et j’ai été frappé par la chaleur et la reconnaissance des équipes. Ce que j’ai observé m’a aussi surpris positivement : des pratiques déjà intéressantes, des soignant·es motivé·es, une vraie volonté de progresser. En revanche, il y a dans ces services d’urgence surtout un manque d’outils organisationnels et managériaux. Les approches sont parfois très scolaires, peu dynamiques, avec peu de culture d’évaluation ou d’itération. Et il n’existe pas aujourd’hui de société guinéenne de médecine d’urgence, pas d’échanges formalisés entre établissements — chaque structure se débrouille dans son coin. 

Carole : À Nzérékoré, une chose m’a frappée dès les premiers jours : la question de l’hygiène dans le service ne semblait pas poser de questionnement au sein de l’équipe. C’est un sujet qu’on ne pouvait pas contourner, mais qu’on devait aborder doucement. On a posé des questions, demandé comment ça se passait, qui était responsable de quoi. Le lendemain matin, ça sentait la lessive. 

  

Quels ont été les axes principaux de votre intervention ?

Carole : Sur la partie paramédicale, faire participer les IDE (Infirmier·ères Diplomé·es d’Etat) dans le cadre de nos formations n’est pas toujours évident au début — il y a de la timidité, une relation hiérarchique très présente. Mais avec le temps, la confiance s’installe, les échanges s’ouvrent. Certains sujets ont nécessité de la délicatesse : l’épilepsie, par exemple, n’est pas toujours perçue comme une maladie localement. Comprendre ensemble pourquoi un patient s’est échappé lors d’une crise — et ce que cela dit des représentations culturelles — c’est bien plus riche qu’un cours magistral. 

Louis : Sur le volet médical, nous avons pu mettre en pratique au déchocage des connaissances sur la formation sur les chocs, avec une issue favorable, ce qui était positif pour tout le monde.. On a aussi échangé sur la médecine isolée et la gestion des catastrophes, ce qui résonnait directement avec mon vécu en Guadeloupe. Sur le volet organisationnel, nous avons commencé à travailler sur la gestion des flux de patient·es, la mise en place d’un stock tampon de médicaments, etc.— l’idée étant d’accompagner la mise en place d’outils simples mais structurants. De prochaines missions viendront renforcer la formation et les échanges, notamment sur le volet organisationnel. 

  

Quelles réalités plus difficiles avez-vous rencontrées ?

Carole : La question de l’accès économique aux soins est douloureuse. Nous avons rencontré des familles dans l’incapacité de payer les médicaments ou l’hospitalisation. Tant que les patient·es ne sont pas passé·es au bureau des entrées pour régler, les soins ne sont pas délivrés — y compris dans des situations d’urgence vitale. Rappeler que les textes nationaux prévoient des exceptions dans ces cas-là fait partie de notre rôle, mais la réalité est complexe. La CMU existe pour les personnes indigentes, mais elle est associée à une forte stigmatisation et génère des retards de prise en charge. Ce sont des tensions très lourdes à observer. 

Il y a également toute la réalité sociale et judiciaire, que nous avons approchée à travers une rencontre avec le médecin légiste. Il travaillait sur des cas de violences — viols d’enfants, violences conjugales entre co-épouses, agressions — et cherchait à structurer une démarche de documentation pour pouvoir faire du plaidoyer. Ce sont des sujets qu’il était soulagé de pouvoir aborder avec des soignant·es venu·es d’ailleurs, dans un espace de dialogue qu’il ne trouvait pas facilement localement. 

 

Qu’est-ce que cette mission vous a apporté, personnellement et professionnellement ? 

Louis : Elle m’a donné un recul précieux sur mon propre exercice. Quand on revient, on regarde différemment les « difficultés » du système de santé en France — on réalise à quel point on dispose d’outils modernes, cohérents, d’une organisation réelle. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes ici — mais ça remet les choses en perspective. Et sur le plan pédagogique, cela nourrit les échanges que je peux avoir avec nos des internes sur des sujets de médecine isolée ou de catastrophe, malheureusement bien connus des Guinéen·nes (crise Ebola très marquante en Guinée). 

Carole : Cette mission me permet de lever le nez du guidon. Mon métier en France est très prenant — partir quelques jours, se confronter à des réalités différentes, fait beaucoup de bien. Et ça renforce ma pédagogie au quotidien, dans l’encadrement de nos étudiant·es. Il y a aussi une dimension inattendue : depuis mon retour, les rencontres avec des patient·es guinéen·nes et, plus globalement, d’Afrique de l’Ouest, à Nantes, ont pris une autre couleur. Parler de leur pays, de Boké, de Nzérékoré — ça ouvre des choses immédiatement. J’ai eu un jeune patient récemment, un peu réticent aux soins — évoquer la Guinée a tout changé et m’a permis de le soigner selon ses besoins. 

  

Quelles sont les perspectives pour la suite ? 

Louis : Nous allons poursuivre nos missions d’accompagnement. Un de nos objectifs à terme est de mettre les deux services d’urgence en réseau — en visioconférence, pour qu’ils se connaissent, échangent, s’entraident. Nous travaillons également avec une cheffe de service d’un hôpital sénégalais de haut niveau, dont la présence dans les missions est précieuse : avec sa casquette ouest-africaine, elle peut convaincre là où nous ne pouvons pas toujours atteindre. C’est l’idée d’un réseau régional de pair·es, qui nous semble bien plus durable que toute expertise extérieure. 

Carole : J’ai gardé le contact avec des IDE de Boké — il y a un vrai échange, chaleureux, continu. Ça donne encore plus de sens à ce qu’on fait. Et je suis prête à repartir. 

  

Un mot pour conclure ?

Carole : Cette mission amène du piment dans ma vie et lui donne un meilleur équilibre. Ça alourdit l’agenda, c’est vrai — mais ça nourrit le désir de bien faire.

Louis : Je veux remercier Étienne Kras de m’avoir mobilisé pour ce projet, et les équipes d’Expertise France et de Santé Sud pour l’accompagnement. On est bien accompagné·es, bien orienté·es. Et on rentre différent·es.

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