Actualités
Triple élimination, santé communautaire et résistance du système : le Dr Dieudonné Kanyinda décrypte les enjeux de santé en Mauritanie
Médecin depuis deux décennies et engagé dans l’humanitaire depuis douze ans, le Dr Dieudonné Kanyinda a forgé son expertise au cœur des systèmes de santé d’Afrique centrale et de l’Ouest. Aujourd’hui coordinateur des activités portées par Santé Sud en Mauritanie, le projet Zéro VIH en particulier, il coordonne, en lien avec nos partenaires Expertise France et SOS Pairs Educateurs, le travail de notre équipe mauritanienne qui fait face à un défi majeur : rendre possibles la triple élimination VIH–syphilis–hépatite B, la montée en compétences des personnels médicaux, et le renforcement d’un système confronté à des difficultés structurelles. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, explique en profondeur les ambitions du projet, et analyse les défis sanitaires du pays.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?
Je suis médecin depuis vingt ans. J’ai commencé comme généraliste avant de compléter ma formation en gestion de projet et en santé sexuelle et reproductive (SSR). Depuis le début, ma motivation a été d’apporter plus d’humanisme dans la pratique médicale : soigner autrement, soigner mieux, respecter davantage les personnes et leur dignité.
Depuis douze ans, je travaille dans l’humanitaire, à la fois en réponse d’urgence et dans des programmes de développement à long terme. J’ai d’abord exercé en République démocratique du Congo, mon pays d’origine. J’ai ensuite rejoint un projet d’amélioration de la SSR dans la région d’Ati, au Tchad, financé par la Coopération suisse. Cette expérience m’a conduit à intégrer la Croix-Rouge Française au Cameroun, où j’ai travaillé au renforcement de la prise en charge de la malnutrition aiguë sévère et à l’intégration de cette approche dans les services du ministère de la Santé.
De 2020 à 2023, toujours avec la Croix-Rouge Française, j’ai été chef de projet en Mauritanie dans la région du Gorgol, sur un programme SSR intégrant fortement la dimension genre. Puis, de mars 2023 à octobre 2024, j’ai rejoint le Niger pour finaliser le projet multi‑pays Progress. Depuis juin 2025, je pilote le projet « Zéro VIH » de Santé Sud en Mauritanie.
Qu’est-ce que le projet « Zéro VIH » et comment le mettez-vous en œuvre de manière opérationnelle ?
Le projet « Zéro VIH », coordonné par Expertise France et mené en partenariat avec SOS Pairs Educateurs, vise à rendre effective la triple élimination : empêcher la transmission mère‑enfant du VIH, de la syphilis et de l’hépatite B. L’objectif n’est pas seulement technique : il s’agit de faire évoluer durablement les pratiques, les compétences et l’organisation du système de santé mauritanien, sans jamais se substituer au ministère de la Santé.
Ce projet comporte différents volets :
1. Renforcer les capacités des structures publiques
Nous accompagnons les équipes cadres des moughataas et la Direction régionale de la santé pour qu’elles puissent comprendre, s’approprier et piloter l’opérationnalisation de la triple élimination, améliorer la qualité, la planification, le suivi et la coordination des services et instaurer un cadre de supervision efficace. Cette approche est centrale : l’appropriation par les autorités locales garantit la continuité après le projet.
2. Introduire le tutorat et le mentorat sur le terrain
Plutôt que de multiplier les formations théoriques en salle, nous privilégions un accompagnement direct au poste de travail en maternité. C’est un changement important :
- Les agents sont accompagnés dans leur propre contexte et leurs propres contraintes.
- Les pratiques sont observées en situation réelle.
- Les problèmes sont identifiés immédiatement et les solutions adaptées.
Chaque centre de santé a ses réalités : accès difficile, ressources limitées, flux irréguliers, défis organisationnels. Le tutorat permet de s’ajuster à chaque situation. Ainsi, un plan d’action d’amélioration de l’accueil et de la qualité des soins est formalisé de manière collaborative pour chacune des 8 structures de santé (dont le Centre hospitalier national à Nouakchott et le centre hospitalier régional de Kiffa), qui sont ensuite accompagnées au quotidien par nos équipes pour améliorer les pratiques et les organisations.
3. Faire des maternités des centres d’apprentissage
Nous soutenons les maternités des hôpitaux régional (à Kiffa) et national (à Nouakchott) pour qu’elles deviennent des centres de stage pratiques d’excellence. En effet, en Mauritanie, les sage‑femmes apprennent beaucoup de théorie en formation initiale et continue, mais manquent souvent d’exposition clinique. L’objectif de cet axe est ainsi d’améliorer l’organisation et la qualité des soins dans ces hôpitaux pour ensuite mieux accueillir des stagiaires, afin de contribuer à une amélioration globale des la formation et des compétences des sage-femmes mauritaniennes, pour une plus grande qualité des soins pour la mère et l’enfant.
4. Le rôle essentiel du partenaire communautaire SOS PE
Le volet communautaire est indispensable. En effet, la triple élimination ne peut réussir que si les femmes enceintes se rendent effectivement dans les structures de santé. Pour ce faire, l’association mauritanienne SOS Pairs Educateurs, partenaire du projet, se charge de la sensibilisation et l’information de la population pour développer la demande de soins, du lien entre les structures de santé et la population et de la levée des barrières socioculturelles.
Afin d’adapter au mieux l’offre de soins aux besoins et aux souhaits de la population, nous travaillons le plus possible en symbiose : échanges de données, réunions mensuelles, comité intersectoriel à Kiffa, participation de Santé Sud aux actions de terrain de SOS Pairs Educateurs.
5. Le cas particulier de l’accès au diagnostic de l’hépatite B
C’est un volet majeur. Aujourd’hui, on dépiste avec des tests rapides mais la confirmation biologique et le traitement ne sont pas toujours accessibles à Kiffa. Nous travaillons avec Expertise France, SOS Pairs Educateurs, le ministère et l’Institut national d’hépato-virologie pour rendre disponible un GeneXpert à Kiffa, sécuriser le circuit des cartouches, assurer une prise en charge locale par des médecins formés et éviter l’envoi systématique des échantillons à Nouakchott
Quels sont aujourd’hui les principaux défis de santé en Mauritanie, et comment envisager leur résolution ?
Les défis sont multiples et structurels :
- L’appropriation et la pérennité des projets : Les équipes des structures doivent s’approprier les outils, les pratiques et les protocoles. Le projet dure deux ans, ce qui est court. Pour un changement durable, quatre ans seraient nécessaires. Il faudra trouver de nouveaux financements pour prolonger les acquis.
- Le poids des normes sociales et du genre : Les us et coutumes influencent fortement l’accès aux services, la fréquentation des maternités, la possibilité pour une femme d’être examinée par un homme et la décision d’aller en consultation. L’intégration de la santé communautaire est donc indispensable pour lever ces freins.
- La qualité des données de santé : La tenue des registres et la traçabilité sont souvent insuffisantes. Sans données fiables, il est impossible de mesurer les progrès, d’anticiper les ruptures ou de prendre de bonnes décisions pour la santé des personnes prises en charge. Renforcer l’usage des outils de collecte est ainsi une priorité sur laquelle nous travaillons activement.
- Les ruptures d’intrants et la faible diffusion des circuits d’approvisionnement : Il existe des circuits officiels, mais ils sont peu connus ou mal utilisés. Aussi, nous constatons dans les structures que nous accompagnons des fréquentes ruptures de tests de dépistage, de traitements et de consommables. Un de nos collègues est ainsi particulièrement positionné à Kiffa sur le renforcement du suivi des intrants et des approvisionnements.
- La répartition très inégale des ressources humaines : Comme dans de nombreux pays, les professionnels sont concentrés en zone urbaine, alors que certaines régions manquent cruellement de médecins, de sage-femmes ou d’infirmiers qualifiés. Cette situation crée d’importantes inégalités territoriales dans l’accès aux soins.
- La diffusion et l’application des protocoles nationaux : Les protocoles existent, mais beaucoup d’agents n’en ont pas connaissance. Il faut ainsi mieux les diffuser, les expliquer et les accompagner de formations pratiques sur le terrain.
- Le leadership des équipes de districts et de régions : Les équipes cadres aux niveaux régional et local doivent impérativement être renforcées pour mieux coordonner les réponses, assurer leur rôle de supervision et analyser les données des structures de santé.
Le projet Zéro VIH est coordonné par Expertise France, mené en partenariat avec SOS Pairs Educateurs et soutenu financièrement par L’Initiative – Expertise France.
À découvrir aussi


