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Interview du Dr Étienne Kras : « Avec Santé Sud, nous n’arrivons jamais en expert pour “déposer du savoir” : on apprend autant qu’on transmet »
Médecin urgentiste, membre de la CME et président de la Commission Formation de son établissement, le Dr Étienne Kras participe depuis plus de 10 ans aux missions de coopération internationale de Santé Sud. Il est également membre de son Comité scientifique.
Il a notamment porté récemment le projet de formation de médecins à la prise en charge des urgences médicales en zones isolées, à Madagascar et en Guinée, et a dans le passé également assuré des missions au Mali ou en Tunisie.
Il revient ici sur l’impact profond de cet engagement, en lien avec son parcours hospitalier.

Comment décririez-vous vos missions sur le terrain avec Santé Sud ?
Mes missions ont été très variées : observation et évaluation des besoins, accompagnement des équipes locales, élaboration et animation de programmes de formations en médecine d’urgence, échanges entre médecins, responsables hospitaliers et autorités sanitaires.
J’ai travaillé avec des profils très différents : des ingénieur·es de projet, des administrateur·rices, des médecins de santé publique, des directeur·rices d’établissements médico-sociaux… Cette multidisciplinarité est extrêmement enrichissante. Elle m’a aidé à trouver ma place dans des projets complexes et à comprendre quand l’expert·e médical doit intervenir – ou laisser d’autres compétences s’exprimer.
Quels ont été les apports de vos missions avec Santé Sud pour votre métier à l’hôpital ?
En tant que médecin, personne ne nous apprend, à l’hôpital, à monter un projet, fédérer une équipe, mener une réunion ou communiquer avec des profils non médicaux.
Avec Santé Sud, j’ai appris, en observant et en échangeant avec les équipes et d’autres expert·es à structurer un projet, identifier les bon·nes interlocuteur·rices pour atteindre ses objectifs, viser des résultats concrets, adapter ma communication selon les publics, être patient, appréhender le temps long et comprendre les dynamiques de groupe et les enjeux interculturels. Même ma manière de m’exprimer en réunion – plus synthétique, plus claire, plus adaptée – vient directement de ce que j’ai observé chez des collègues de Santé Sud.
Par exemple, je pilote aujourd’hui le développement d’un centre de simulation en lien avec mon hôpital. Les apports de mes expériences avec Santé Sud ont été très précieux pour mener ce projet.
Ainsi, mes différentes missions m’ont apporté une compréhension plus fine des systèmes de santé, des enjeux organisationnels et du rôle que peut jouer un médecin au-delà du soin pur hospitalier. Santé Sud m’a ouvert de nouveaux horizons qui ont enrichi ma vision et ma pratique du soin.
Qu’est-ce que ces missions vous ont appris sur la pratique médicale ?
À Madagascar, en Guinée ou ailleurs, on réalise que la médecine ne se résume pas aux recommandations de bonnes pratiques françaises. Quand on découvre par exemple la prise en charge d’une épidémie de méningite sans ponction lombaire systématique, ou un accouchement réalisé en pleine nuit à la lumière des phares d’une moto (en raison d’une coupure de courant), cela force à revoir ses certitudes tout en devant garder un objectif de soins de qualité.
Découvrir les pratiques des collègues dans d’autres contextes est un enrichissement éthique, culturel et professionnel immense. Avec Santé Sud, nous n’arrivons jamais en expert pour “déposer du savoir” : on apprend autant qu’on transmet.
Ces missions ont ainsi affiné ma vision de la médecine, élargi ma capacité d’adaptation et renouvelé mon enthousiasme. Je suis revenu avec une compréhension plus fine des systèmes de santé, des enjeux organisationnels, et du rôle que peut jouer un médecin au-delà du soin pur.
La dimension interculturelle est également particulièrement transformatrice. Dans le cadre de mes missions, j’ai appris l’importance des codes locaux : prendre le temps de se présenter, de saluer, de créer la confiance. J’ai vu des réunions complètement se débloquer dès qu’on reformulait un enjeu en langue nationale. On découvre que nos façons d’interroger, de dialoguer, de conduire une réunion sont culturellement situées. Cela fait réfléchir sur sa propre posture et sur les leviers pour obtenir l’adhésion.
Quels apports concrets ces expériences ont-elles pour votre hôpital ?
La participation à des missions de solidarité internationale est un critère reconnu par l’HAS pour obtenir les accréditions non seulement personnelles mais aussi collectives pour le service de réanimation dans lequel j’exerce. C’est une reconnaissance importante ! Contribuer à cette labellisation renforce l’attractivité de notre service et contribue à la reconnaissance de notre engagement qualité.
Par ailleurs, toutes les compétences acquises en mission – management, pédagogie, communication – nourrissent mes responsabilités à la Commission Médicale d’Etablissement dont je suis membre, dans la Commission Formation que je préside, et, encore une fois, pour le pilotage de centre de simulation en santé.
Santé Sud m’a également appris à mieux travailler avec les équipes administratives, à mieux comprendre leur point de vue et contraintes. L’hôpital souffre parfois d’un clivage entre soignants et administration ; mon expérience à l’international m’aide à créer des ponts.
Les projets de coopération peuvent permettre également à des internes de vivre une aventure forte, parfois de mener une thèse, de publier, sur des sujets liés aux activités de Santé Sud. Cela dynamise leur formation, les ouvre très tôt à d’autres façons d’appréhender la médecine et peut les encourager ensuite à se motiver pour de nouvelles missions. Nous avons actuellement une interne qui est en train de finaliser sa thèse sur l’expérience des médecins généralistes communautaires à Madagascar, après une mission de recherche qu’elle a réalisée là-bas. C’est un grand apport pour elle.
En conclusion, je dirais que Santé Sud m’a profondément transformé.
Toutes mes missions m’ont permis de renforcer mes compétences, et ont participé à mon épanouissement personnel et professionnel. Santé Sud m’a aidé à élargir mon champ de vision, être plus serein, ouvert et adaptable – et cela bénéficie directement à mon service et à mon hôpital.
Je crois vraiment que la coopération internationale est un levier puissant pour faire évoluer positivement la médecine, ici comme ailleurs.
Le programme Urgences porté par le Dr Etienne Kras bénéficie du soutien financier de la Fondation d’Aide à l’Enfance et au Tiers-Monde (FAET).
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